Tuesday, October 17, 2006

Genre et VIH

Une de mes collègues à REVS+, Nathalie, une véritable perle et une coopérante exemplaire, vient de terminer un mandat de 14 mois en recherche-action. Elle a examiné l’impact de l’association à la veille de son 10e anniversaire de création et, peut-être encore plus significatif, a tenté de répondre à une des questions qui chauffe le plus dans le milieu de la prise en charge des personnes vivant avec le VIH, soit : Pourquoi les hommes ne s’impliquent pas, et comment faire pour les impliquer ?

J’ai cru bon copier ici certaines parties du rapport écrit après avoir animé une série de focus-groupes. On y parle de l’aspect genre et VIH d’une manière très intéressante. Bonne lecture !

Sugar Daddies
Un phénomène fréquent en Afrique, créée des effets sur les relations hommes/femmes plus souvent négatives que positives. Les relations hommes matures et jeunes filles forment la règle et non l’exception. C’est en majorité parce que les moyens financiers manquent que certaines jeunes filles s’adonnent aux hommes matures en échange de quelques billets. De nos jours, ce que les jeunes filles cherchent, ce n’est plus un mari, mais c’est un moyen d’avancer dans la vie qui se durcit. Un moyen de continuer les études, de voyager, de s’habiller et même de ramener les sommes d’argent à la famille en besoin. « Les filles ne veulent pas vivre sous leurs parents, elle voit sa copine bien habillée elle veut aussi suivre le rythme, papa est là, papa aussi n’a pas les mêmes moyens et lorsque nous faisons une rétrospective, c’est les enfants des pauvres qui s’adonnent plus à ça. »

La famille africaine est large et très étendue. Dans une cour, on retrouve plusieurs bouches à nourrir et il peut être difficile parfois d’y trouver son compte. Face au grand taux d’analphabétisme, aux revenus familiaux maigres et à l’emploi rare, les filles n’ont eu d’autres choix que de créer leurs propres revenus. « Si vous voyez qu’un vieux drague une fille de 18 ans et elle accepte, c’est pour l’argent. Sinon ce n’est pas pour l’amour. Mais elle sait que le vieux est très riche c’est pourquoi elle accepte. » Les hommes de leurs côtés, travailleurs et économes, savent attirer les jeunes filles avec les billets (ou des motos). « Les hommes âgés ont honte, ils cherchent la solution facile. » Et ainsi la jeune fille accepte ces offres ou se proposent même parfois dans certains cas. « Alors la fillette se dit que si aujourd’hui c’est 5000 Fr. qui sait demain il donnera peut être 25 000 Fr. et ainsi elle est prête à repartir. »

Insuffisance des moyens financiers.
Ces relations sont très loin de l’objectif de ces jeunes filles qui désirent tous un jour se marier. « Par contre les jeunes eux n’ont pas d’argent à offrir. Ils diront « je n’ai pas d’argent si tu veux on y va dans le cas contraire tu peux t’en aller ». Il a été constaté dans la ville que bien souvent ces filles entretiendront des relations avec les hommes plus matures purement pour le lien économique engendré tout en conservant cet espoir avec un jeune homme, qui lui plait et où l’amour est au rendez-vous. Autrefois, on définissait le concept de « deux bureaux » en parlant de l’homme africain, ce qui faisait référence au premier bureau qui est la femme à la maison et le second, la jeune fille. Actuellement, les jeunes filles se sont appropriées ce concept, le premier bureau est leur amoureux et le second bureau est l’homme inconnu qu’elles vont entretenir à l’extérieur. Certains s’amusent à dire que l’homme devient le bailleur de fonds du jeune couple.

L’infidélité
Lors de nos focus-groupes, nous avons essayé de savoir qu’est-ce qui poussait l’homme à aller chercher une autre femme ailleurs, ce comportement d’infidélité. A notre grand étonnement, les hommes se sont penchés très ouvertement sur la question. « Les personnes âgées recherchent les jeunes filles parce que là le sexe n’est pas aussi dilaté. » Certains hommes croient qu’en ayant des rapports sexuels avec les jeunes filles, il pourra «…se faire jeune, son sang change. » On rejette également la faute sur la femme en disant que « … la femme ne s’occupe pas de son mari comme il se doit, la femme n’a plus le temps de s’occuper de lui. Quand ça ne va pas dans le couple, si la femme n’arrive pas à satisfaire le mari dans le couple, cela peut pousser l’homme à sortir ou encore avec les mariage qui limite à une seule femme, il va chercher ailleurs» ou que par le passé, les évènements du mariage ne se soient pas déroulés comme souhaités et que « …parmi les trois femmes, elles m’ont été donné, par coutume, je peux pas m’opposer, c’est la décision de mes parents, j’ai pris. Je cherche maintenant ailleurs pour trouver ce que je veux. » On remarque par ces quelques lignes que le rôle de la femme devient limité à un seul objectif : servir l’homme et que la famille a une part de responsabilité en imposant les mariages forcés ou mariage de même famille, précocement ou sans l’accord des intéressés.

Le port du préservatif
Lorsqu’on parle du port de préservatif, inévitablement, on entre dans une discussion à savoir « à qui la responsabilité ». De longues discussions ont eu lieu dans les focus-groupes sur la question. Et comme c’est souvent le cas, les hommes sont mis sur la sellette. Ils portent le problème sur leurs dos. Un homme s’est exprimé « Disons-nous la vérité, l’homme autant que la femme déteste les capotes. Ce ne sont pas les hommes seuls qui ne sont pas d’accord avec les capotes, certaines femmes refusent aussi la capote et dès que tu en utilises, elles ne reviennent plus avec toi. Elles se plaignent ». Le port du préservatif est une difficulté que vivent les couples mariés au quotidien, plus spécialement lorsqu’il n’y a pas eu partage de sérologie. L’homme et la femme se réunissent ensemble dans les liens du mariage pour concevoir une famille. Après quelques années de mariage, il est difficile de venir imposer le port du préservatif. « Tu peux lui suggérer le port du préservatif, il va te demander pourquoi cela, est-ce que tu as une maladie. La femme peut l’exiger mais si l’homme n’est pas informé de ta sérologie, tu ne peux lui dire de porter le préservatif. Sinon, il va te demander les motifs de cette proposition de port de préservatif.» La venue de cette nouvelle composante dans le couple, suscite des questionnements et remet en doute les fondements. Il se peut que ce soit la femme qui ne soit pas sûre des relations de son mari et elle veut protéger sa santé, il se peut qu’elle soit informée de sa sérologie et elle met en pratique les conseils donnés à l’association. « Je suis venue inscrire ma femme, après on lui a dit que il faut dire à ton mari que il faut mettre préservatif pour avoir des rapports maintenant. Des fois, j’essaie, elle dit que « Non, sans préservatif, ça ne passe pas. » Je vois qu’avec le préservatif ce n’est pas pareil. Si moi j’avais su que j’étais infecté, je ne me serais pas marié. » Les hommes sont très réservés par rapport au port du préservatif et trouvent une multitude de raisons pour contourner cet aspect des relations sexuelles. Même lorsqu’ils sont sensibilisés sur le sujet, ils évitent de mettre en pratique les conseils. « Normalement, il doit se protéger mais s’il refuse de se protéger, et il veut le faire avec force, alors qu’il est plus fort que moi, s’il insiste et s’infecte, il l’aura cherché. »

La femme et le port du préservatif
Dans l’approche de la prévention, il a été préconisé de renforcer les compétences de la femme pour qu’elle soit en mesure d’imposer le port du préservatif dans le couple. « Selon moi ce sont les femmes, quand la femme décide, et elle dit à l’homme que tant que tu ne portes pas on fait pas. » Et ce, jusqu’à ce que l’homme accepte de porter. Certaines disent que c’est à cause de ces attitudes que les hommes sortent du foyer pour trouver d’autres femmes ailleurs.
« Si je suis fatiguée, je le laisse faire les rapports sans préservatif. C’est ainsi que j’ai été contaminé. Il ne faut pas accepter les relations sexuelles non protégées. C’est nous les malades, nous distribuons la maladie aux jeunes filles et aux jeunes garçons. Si nous les femmes âgées réussissons à nous abstenir ou de respecter le port du préservatif, je suis convaincue que les jeunes filles ne seront pas contaminées. Ce sont les femmes âgées qui infectent leur mari qui à leur tour infectent aussi les jeunes filles dehors. »
Dans de nombreuses histoires racontées par les femmes, le doute sur la fidélité de leurs maris était fréquent. Les personnes invitées aux focus-groupes ont exprimé comme raisonnement que les femmes sont plus encouragées à faire le test de dépistage pour protéger leur santé mais également celle de leurs futurs enfants. « Moi je me dis que pour un couple, si à un certain moment il y a eu infection, ça veut dire avant ou après le mariage il y a eu infidélité, il y a toujours le risque d’autres maladies, les IST. Qu’est-ce qui prouve qu’on ne triche toujours pas? Et si on triche toujours, … » Et ce, sans parler du système polygame des familles africaines. Lorsque dans un mariage, il y a deux ou trois co-épouses, et que une d’entre elles est contaminée ou que le mari est contaminé, il le transmettra à l’une ou l’autre. On dit que dans le mariage polygame, la première épouse est celle qui est préservée des maladies puisqu’elle est plus âgée par rapport aux autres, donc elle reste plus ou moins inactive. En ce moment, elle peut être épargnée de l’infection. Beaucoup de femmes disent que c’est « [l]e jour où j’ai douté de mon mari, j’ai perdu ma coépouse, suite aux symptômes du VIH et j’ai tenté de convaincre mon mari pour le test. » Bien souvent, la femme va vouloir convaincre son mari pour faire le test conjointement et ainsi éviter d’être accusée d’avoir amené le VIH au sein de la famille.

Réticences à faire le test du dépistage

Nous nous sommes interrogés à savoir pourquoi les hommes sont plus réticents à faire le test de dépistage ou pourquoi les femmes sont plus portées à faire le test rapidement. Un homme de nos focus-groupes a très bien expliqué la situation des hommes en général. « Beaucoup ne supporteront pas l’annonce. Premièrement, si le chef se trouve infecté par une maladie mortelle, il se culpabilise d’avoir lui-même détruit la famille. Deuxièmement, il est très difficile à un homme de parler de maladies reliées au sexe. Les hommes réagissent différemment de la femme face à l’infection. « Le premier jour que j’ai senti que j’étais infecté, d’abord j’ai refusé le premier jour parce que j’ai pensé à mes faits du passé, parce que moi je peux pas avoir ça. » Certains disent que « … je n’ai pas fait le test, parce que j’ai peur. Et je ne sais pas si je pourrais me contrôler. … si je suis positif, comme ça sincèrement, je ne pourrais pas me contrôler, ça joue sur mon moral. C’est la peur. » C’est ainsi que plusieurs hommes préfèrent rester dans l’ignorance, ils disent que si ils sont dépistés, il ne sauront pas quoi faire du résultat et leur vie changera. Un des femmes a remarqué que « Si un homme sait qu’il est infecté, il peut être soucieux, cela va l’amener à rester sur place. Mais si il n’est pas informé de sa sérologie, il est libre de faire ce qu’il veut.

Contaminer les autres
Toutefois, le danger auquel ils ne sont pas sensibilisés, c’est la contamination d’autres personnes. « Quelque fois en causant avec certains ils te disent que s’ils savent leur statut et s’il est positif, ils contamineraient le maximum de personnes. » En ne faisant pas le test de dépistage, il y aura toujours l’ignorance du statut sérologique, donc cette personne continuera à entretenir des rapports avec les femmes sans pour autant se protéger ou se dévoiler. « Jusqu’à présent, les hommes refusent de faire leur test. Ils disent que s’ils sont infecté ils préfèrent se tuer ou de contaminer d’autres personnes »

Le test de dépistage chez la femme
Suite à ces propos, durant les focus-groupes de femmes nous avons posé le même type de question et les femmes ont réagi rapidement en disant que « Si les femmes font plus les tests que les hommes c’est parce que beaucoup d’hommes ne croient pas en cette maladie. Dans les lieux de causeries et de jeux de damier les hommes entre eux discutent et disent que la maladie n’est pas réelle. Nous les femmes nous croyons à la maladie c’est pourquoi, nous sommes encouragées à faire le test de dépistage du VIH. » De ce fait, les hommes ne sont pas suffisamment sensibilisés, on croit toujours que la maladie n’existe pas, certainement parce qu’on ne voit des personnes malades ou des personnes infectées mais actives et en forme. « C’est la peur. Les hommes ne veulent pas savoir car le VIH, c’est la mort. Certains préfèrent mourir de VIH sans savoir de quoi ils sont morts car selon eux, c’est mieux ainsi. »

Les femmes, en plus de prendre au sérieux cette infection du VIH, elles disent avoir une capacité à supporter l’annonce plus facilement que l’homme. « Les femmes sont plus sensibles que les hommes. Les femmes sont plus responsables que les hommes. Les femmes réfléchissent plus que les hommes. Les femmes sont plus courageuses que les hommes. » « Peut-être parce que les femmes ont plus de courage et sont plus informées que les hommes. L’homme est difficile à manipuler. Même s’il voit que c’est la réalité. » « Les femmes sont plus réalistes que les hommes et les femmes comprennent beaucoup mieux que les hommes. »

Les femmes font le test plus rapidement
Une de principales raisons pour laquelle les femmes sont plus promptes à faire le test de dépistage c’est parce qu’elles sont également responsables de la santé de leurs familles et par ricochet de leur nouveau-né. « Pour moi, ce sont les femmes qui font rapidement le test. Parce que c’est en lien avec leur grossesse, elles font des examens qui donnent leur statut. C’est après quoi que l’homme lui aussi va se faire dépister.» La femme subira plusieurs contrôles dus à la maternité, et ainsi elle fera tout pour éviter cela à son enfant. C’est ce qui explique son courage. Ainsi elles ont accès directement à un service de dépistage, mais avant tout, à des sensibilisations axés sur la prévention de la transmission mère-enfant.

Bien que les chiffres le démontrent, plus de femmes que d’hommes sont dans les centres de dépistage (92% sont des femmes et 86% sont des hommes), toutefois certains hommes se font dépister et le cachent à leurs femmes. « Bien avant ça, il se peut que son mari ait déjà fait le test, et il n’a pas voulu le dire à sa femme. » Un des hommes affirment que « L’homme change de comportement quand il est malade. Un homme peut aller se faire dépister, arrivé il ne va pas dire à sa femme, il va déchirer même le résultat et il va continuer ces activités. La femme elle ne pourra pas continuer sans rien dire.» Contrairement à la femme, l’homme pourra vivre un certain moment sans être forcé de se dévoiler à son entourage. « Ils se cachent. Ils ont les moyens, c’est pourquoi ils se cachent » disent les femmes avec un peu d’amertume. La femme, elle, doit recourir aux associations de prise en charge puisqu’elle n’est pas en position pour assumer tous ces frais.

Les hommes dépistés positifs risquent de contaminer leurs femmes lorsqu’ils reçoivent leurs résultats et qu’ils prennent la décision de ne pas leur en parler.. « Il pense que la femme va l’abandonner», c’est pourquoi ils cachent leurs résultats. C’est par la suite, que la santé s’aggrave et que des cas comme celui de cette femme se produisent : « Moi aussi mon mari est décédé suite au Sida. Mais nous ne savions pas que c’était la maladie. Ils ont dit que c’était un envoûtement. Moi aussi j’ai commencé à ne pas bien le porter. Tout le temps je suis malade. Un jour j’ai décidé après le décès de mon mari, comme on en parle tout le temps du test de dépistage, c’est là que je su que mon mari était informé de sa sérologie et se soignait en cachette. Lorsqu’on se « soigne en cachette » comme l’a fait cet homme, il est difficile de pouvoir s’adhérer à une association de PVVIH. C’est dans un climat d’anonymat que la personne vit avec son statut positif.

Les hommes ont peur des conséquences d’un résultat positif
Les hommes ont peur de se faire abandonner par leurs femmes, ils ont peur de se faire rejeter par leur entourage pourtant ce sont eux qui n’ont pas de compassion lorsque les femmes annoncent leurs résultats. « Si une femme fait le test et elle a le Sida, si elle informe son mari, il dira premièrement que c’est la femme qui a amené le Sida. C’est pourquoi les femmes se méfient, elles ont peur. » Certains hommes répondent à la question en disant « je vais la garder dans la cour mais ça ne peut pas être comme avant, je n’aurais plus de rapport avec elle. Je vais devoir me remarier» et d’autres disent que « Si c’est ma femme, je vais rester avec elle mais ce qui est triste c’est que nous n’aurons pas d’enfant. […] Je songe à prendre une deuxième femme, pour avoir des enfants. » Les hommes avec qui nous avons discuté étaient déjà sensibilisés sur la question sinon déjà infectés, mais incontestablement plusieurs hommes ont le réflexe de chasser la femme de la maison ou même de l’abandonner. C’est par manque de sensibilisation qu’ils réagissent ainsi. Une femme du groupe a suggérée de «sensibiliser [les hommes] pour le dépistage et les amener à adhérer aux associations de lutte comme font les femmes en participant aux activités de l’association de ce fait toute femme infectée ne sera plus abandonnée par leurs maris. »

Comments:
vraiment interessant! J'aime beaucoup lire au sujet des relations hommes-femmes en Afrique. Moi meme, j'ai du mal a comprendre les relations hommes-femmes ici au Canada.

Une maladie qui devoile tes activites que tu aimerais cacher. C'est une maladie dangereuse parce qu'en choissisant de la cacher de tes proches, tu risques une trahison encore pire.

De faire face a une realite mauvaise, ou bien de faire face a une realite encore pire plus tard. Quel choix.
La facon dont cette maladie dechire les familles et la societe, en volant les vies et la confiance est epouvantable.
 
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